BRISER LA CHAIR


09 Dec
09Dec

Briser la chair



            Lorsqu’Arnaud pointa son museau dans la salle d’accouchement de l’hôpital des Lilas, son père, un fier gaillard aux épaules larges et aux yeux enfoncés et fiévreux n’émit pas le moindre mot. D’humeur absconse et le teint pâle, il fut sans réaction aucune devant cette étrange créature qu’était ce petit corps de près de quatre kilos huit cents et paraissant à peine plus court que sa mère, une jeune fille de dix-sept ans, le regard hagard et l’air perdu. Toute menue et frêle comme une brindille. Lorsque le bébé poussa un cri dont tout le personnel de la maternité se rappela des mois durant, ce n’est pas des larmes d’émotions qui firent briller le regard de ce père, mais de l’exaspération.

Dès ce jour, Arnaud fut regardé comme un ennemi, un concurrent et un rival, jamais comme un fils et surtout pas le sien. Lorsqu’on le lui donna dans les bras, il faillit bien le lâcher, tant il était emprunté et peu intéressé par cette boule d’amour ne demandant qu’un peu d’affection. Il n’eut pas même le temps d’en sentir sa chaleur qu’il l’expédia sans ménagement contre le corps de cette mère-enfant, aussi désarçonnée que lui si ce n’est plus.


Arnaud commença donc ainsi sa vie, et cette entrée pour le moins mitigée n’était que l`amuse-bouche de ce qui l’attendait. Sa mère, une gamine que Fernand engrossa à son insu et lui étant entièrement dévouée, ne semblait guère plus en état d’apprécier ce miracle, tout cet amour en devenir et les émotions que cela allait impliquer.

L’enfance du garçon fut atypique et douloureuse, son cri déchirant de bébé ne s’était pas leurré et avait vu juste, semblait-il. Une récurrente cascade de déceptions et de résignation jonchèrent son quotidien, et ce, qu’elles proviennent de sa mère-enfant ou de son père plus qu’absent, c’était du pareil au même. Aucun compliment ne lui fut jamais alloué, comme s’il gênait et n’existait pas. Pourtant, que ne fit-il pas pour exister aux yeux de ces deux géniteurs l’observant comme un insecte indésirable, comme un nuisible, un cancrelat qu’il faut retrancher dans la noirceur de son nid à coup de mots cinglants et de gifles soudaines et violentes.

Lorsque sa mère partit de la maison, un jour de printemps ou l’hiver décida de revenir à coups de gros flocons, Arnaud accusa la chose sans aucune émotion. Ce n’était pas les câlins qui allaient lui manquer, encore moins les mots doux et bien moins encore, l’affection qu’elle aurait pu lui prodiguer. Non, Arnaud ne sentit pas le moindre émoi sinon celui d’être désolé de n’avoir pu connaître l’amour d’une mère comme ses camarades avaient la chance de vivre.


Il n’y avait donc plus que lui et cet homme qu’il ne connaissait pas, mais pour qui il vouait une passion et un respect immuable. Lorsque Fernand rentrait du travail, qu’il ouvrait le frigo, décapsulait une bière et pliait le bras pour la boire d’un trait, le garçon ne pouvait s’empêcher d’admirer ce biceps musclé et ce gosier avalant goulûment cet alcool dont il faisait une consommation de plus en plus indécente. Fernand représentait l’homme qu’il voulait devenir, même s’il ne le regardait jamais, qu’il ne lui parlait pour ainsi dire pas et qu’il n’écoutait rien de ce que pouvait lui raconter Arnaud. Quoi qu’il dise, Fernand restait son père. Les gifles n’étaient donc pas si graves que ça et qui plus est, elles étaient le seul contact qu’il pouvait avoir avec ce pater familial aux abois, semblait-il.



            L’âge avançant, les coups fusèrent ça de plus et les propos dénigrants se voyaient toujours plus insanes et malveillants. Arnaud se débrouilla donc seul, mangeant seul, faisant seul ses devoirs, jouant seul, jusqu’à épouser une solitude devenue presque une amie ou du moins, un semblant d’amie lui permettant d’avancer sans trop éprouver les cabosses de la vie. L’imaginaire devint un allié sûr, venant le cueillir dans les moments les plus désespérés et les plus sombres, pour le transporter dans des mondes doux et empreints d’une sérénité bienfaitrice et réparatrice.

Il grandit donc tant bien que mal, tentant de faire plaisir à son père en se donnant à fond dans les sports auxquels il lui avait ordonné de s’inscrire. Et bien que ce monde où on ne lui fit pas de cadeau ne lui allât pas des mieux, il serrait les mâchoires et continuait à se battre pour ne pas décevoir Fernand qui ne loupait jamais une occasion de l’humilier dès qu’il le pouvait. Arnaud n’arrivait pas bien à l’expliquer, mais ce monde de garçons bien qu’il eût du plaisir à jouer avec eux ne semblait pas correspondre entièrement à ses attentes voire pas du tout. Il lui paraissait ne pas être à sa place par moment, et les matchs se multipliant, certaines inclinations envers quelques camarades de jeux le troublèrent jusqu’à le bouleverser lorsqu’il réalisa que ses désirs penchaient bien plus vers les garçons que les copines de classe.

Lorsque ses formes prirent la cambrure de celle d’un homme, qu’il fut beau comme un esthète et solide comme un roc, Arnaud esquivait encore les claques que son père laissait fuser ici et là, sans raison, juste parce que son fils passait devant lui à ce moment-là. Le déni était entier, Fernand n’avait pas fait les choses à moitié. Il avait réussi à démolir sa progéniture sans grande résistance, celle-ci vénérant ce taureau puissant, symbole masculin du père rêvé…

Il avait réussi à coup de ceinturon et de gifles, de coups-de-poing et de mots cassants, à briser un être, sa chair, sans le plus petit regret. Sans la plus petite once de remords. Chaque jour que lui fut donné de vivre servit à dénigrer son enfant plus qu’il n’eut été possible de le faire avec aucun animal. Le voir se pavaner sous ses yeux envieux semblait le brûler, le calciner de l’intérieur. Tout son être s’embrasait au contact de sa chair. De cette jeunesse insolente qu’il perdit bien des années auparavant, aigrit par un handicap dont personne ne pouvait et ne pourra jamais le guérir… Du reste, il n’en émit jamais le souhait, bien au contraire, s’il avait eu un peu plus de courage pour se départir de ce pendant de lui-même, il l’aurait fait sans hésiter et voilà bien son seul brin d’humanité répertorié de toute sa vie d’homme.

Les sports violents auxquels son fils s’adonnait malgré lui, n’étaient que de plus grands prétextes à se moquer, à humilier et rabaisser Arnaud qui, s’il aimait plutôt bien jouer au foot en équipe, appréciait bien moins les combats de boxe qu’il était forcé de mener. Même si certaines batailles n’étaient pas loin d’un pas de danse harmonieux et accordé, Arnaud avait plus envie d’enlacer ces corps se dressant devant ses poings. Il n’avait pas la moindre envie de les frapper ; encore bien moins de les blesser. Il n’avait que du désir, pour ceux, le démolissant non sans fierté tandis qu’une taloche et des railleries l’attendaient à la maison. Leur voler un baiser était un fantasme des plus puissants et déroutant le mettant dans tous ses états et le rendant coupable d’un désir interdit à cacher à tout prix.

Arnaud combattit vaillamment sur des rings prestigieux, le nez cassé, l’arcade sourcilière en sang et le visage boursouflé d’hématomes, il continuait à se coller à ses corps en sueur en espérant qu’un jour, l’un d’eux le serrerait aussi fort qu’il avait besoin d’être aimé. Mais jamais cela n’arriva et s’il tenu debout jusqu’au dernier « round » de tous les matchs qu’il disputa, les souffrances endurées n’étaient rien face à celle que son intérieur accusait. Bien plus dur à supporter et à porter qu’aucune autre bataille. Qu’étaient les coups, face à une telle honte ressentie ? Face à un tel désir inassouvi.


            Lorsqu’un jour, malgré son attention et sa méfiance - sans cesse sur ses gardes et la peur au ventre - Arnaud se vit voler un baiser par l’un de ses voisins de palier, l’état dans lequel il se sentit le rendit insouciant et moins vigilant. Le séisme charnel que venait de déclencher ce gredin espérait les répliques capables de lui faire croire qu’il ne rêvait point. Cette faille ouverte le bouleversa et chamboula tout son être. Le sol lui sembla se dérober sous ses pieds. Un filet de sueur longea son échine et son pouls s’emballa comme jamais il ne l’entendit battre de toute sa vie. « Est-ce cela être et se sentir heureux ? » songea-t-il, en s’abandonnant à ce chenapan. Et pour la première fois il se sentit entièrement vivant, être en accord avec lui-même, enfin à sa place.

Alors qu’ils croyaient être seuls dans le couloir de leur immeuble, à se donner des baisers fougueux, à s’enlacer jusqu’à presque s’étouffer tant ils étaient gourmands et affamés, ils ne virent pas la silhouette s’avançant vers eux dans la pénombre, l’air menaçant.

Lorsqu’on agrippa la chevelure d’Arnaud avec véhémence et qu’on le lança contre le mur, ce dernier ne réalisa pas ce qui était en train de lui arriver. « Sale petite fiote ! Y m’semblait bien que ça ne tournait pas rond chez toi ! Je l’ai toujours dit ! » l’insulta Fernand en le ruant de coups.

Le jeune garçon venant d’ouvrir au monde Arnaud alla allumer la minuterie et fut horrifié par le regard de ce père, injecté de sang et habité d’une inimitié indescriptible. Des éclairs semblaient sortir de ses yeux comme s’il était possédé par le malin.

Le jeune homme prit peur et se sauva en appelant à l’aide, mais personne ne l’entendit, et tandis qu’Arnaud accusait les coups, sans ne plus même les ressentir, il contemplait la tête à l’envers cette silhouette enchanteresse s’éloigner, ces jambes, ce corps qu’il désirait tant, ces mains, cet amour et toutes les espérances qu’ils s’étaient destinés en quelques minutes, s’enfuir alors que l’avenir leur promettait la lune.

Il ravala ses larmes, encaissa un dernier coup de pied dans l’estomac lui coupant le souffle, avant de tenter de s’échapper des griffes de ce fou furieux.

Ce dernier le rattrapa, l’empoigna par le col de sa veste et lui cogna la tête sur le sol à deux reprises « Sale petit pédé ! Je vais te montrer ce qu’on devrait leur faire à tous ! » s’emporta le père, en frappant encore, mais Arnaud saisit son pied, le renversa de ses dernières forces en lui tordant la cheville, hurla toute sa détresse en un cri déchirant la nuit et demandant « Pourquoi ? ». Il se rua sur le corps de son paternel et le saisit à la gorge de ses doigts puissants. S’il s’était laissé emporter par la colère, Arnaud lui aurait brisé les cervicales d’une seule pression, mais la lueur de la moto de son amoureux clandestin mit en exergue son ombre sur le mur ; le géant qu’il voyait serrant la gorge de ce diable n’était pas lui, assurément, et Arnaud ne voyait personne, à ce moment-là, capable de le lui faire prendre conscience. Cette image serait à jamais inscrite dans sa mémoire, dans sa chair, dans son âme.

Il entendit le bruit du moteur s’éloigner, les replongeant dans la pénombre et un étrange silence sembla s’abattre sur l’immeuble tout entier.       

« Pourquoi ? » réitéra-t-il d’une voix étranglée par des sanglots. Des larmes se bousculèrent dans ses yeux pour s’écraser sur la figure burinée de cet homme à qui il aurait tout donné, même sa vie, pour qui il aurait fait n’importe quoi, même trahir ses meilleurs amis, mais c’était bien trop l’honorer. Fernand ne le méritait pas. Tout son être le lui fit éprouver en relâchant la pression de ses doigts. Ses moindres vaisseaux, ses plus petites particules confortaient ce qu’il ressentait envers cet homme. Ce père, qui s’il le traita toute son existence comme un monstre, pouvait se targuer d’en avoir fabriqué un, songea-t-il, en réalisant son geste criminel et la haine ressentie durant ce bref instant ou tout aurait pu basculer.

Un étrange malaise l’assaillit tel un glaive en plein cœur. Toute la souffrance des coups reçus jusque-là le submergea comme une puissante vague capable d’assommer le surfeur le plus expérimenté. Il se releva tel un zombie, clopina jusqu’à la porte d’entrée, se retourna pour voir une dernière fois cet assassin, oui, cet assassin songea-t-il très fort en lui, et s’en alla dans la nuit en espérant retrouver le garçon lui ayant donné la force d’embrasser la vie plutôt que la mort. Lui ayant apporté un peu de réconfort et d’espoir dans son jardin de cendres. « Comment, diable pouvait-on se relever d’une telle épreuve et se relève-t-on jamais de moments aussi troubles et obscurs », s'enquit Arnaud, son corps tout entier frissonnant et marchant toujours plus vite.

Il dormit dans un coin du parc de Monteront, sous un rhododendron croulant sous les fleurs mauves et le protégeant de tout ou presque, aima-t-il présumer.

Rejeté par celui, ne lui ayant jamais rien donné d’autre que des coups, il erra dans les rues de la ville durant quelques jours, l’air perdu et hagard, pour se retrouver dans un centre recueillant des gens vivant des situations inextricables, étant dans l’impasse. Mais ces bouts de vie toutes plus invraisemblables et tragiques les unes que les autres, n’étaient pas là pour le rassurer, bien au contraire. Ce qu’il aurait voulu, lui, c’est pouvoir parler ouvertement de ce qui lui était arrivé. Pouvoir se confier à des gens compréhensifs et ne jugeant pas ce qu’il éprouve pour les garçons. Arnaud aurait aimé entendre des jeunes qui comme lui, avaient été rejetés par leur famille parce qu’ils avaient aimé un autre garçon. Ou simplement parce qu’ils n’étaient pas tout à fait comme les autres.

Arnaud, s’il ne démissionna jamais de ses rêves d’amoureux transis eut pourtant bien de la peine à trouver un peu de calme en lui et il ne comptait pas sur ces enragés, ces abîmés et ces paumés pour poser son lourd passé sur une de leur épaule. Il lui sembla être arrivé dans une cage où s’amoncelaient jour après jour des animaux blessés, torturés et souillés ; désespérés malgré la naïveté de croire un jour vivre une belle histoire au grand jour. Des êtres ne pouvant comprendre son désarroi, il le sentait. Le monde devait pourtant être tellement beau selon les accompagnants faisant ce qu’ils pouvaient pour leur amener un peu de réconfort et les éloigner de la réalité. Mais toujours cette dernière les rattrapait, encore plus féroce, plus virulente et brutale. Arnaud n’était pas dupe, son père le traita de p’tit pédé avec toute l’animosité requise que ces mots lui inspirèrent, comme un final, une boucle bouclée, une libération et l’assurance du bien-fondé de ses agissements, qui enfin trouvaient un sens et le confortait dans ses idées sur la question. Aucune loi ne pouvait le protéger de cela, aucune règle ne le mettait à l’abri d’un tel raisonnement. Jamais. Et personne ne sut le vrai pourquoi de son errance. Personne ne le lui demanda vraiment.


      

            Arnaud ne resta pas longtemps dans cet endroit, malgré les bons conseils et le réconfort qu’on lui prodigua, il avait de la peine à calmer sa colère. Il fut placé dans une famille tolérante de surcroît et aimante. Elle ne parla jamais de son père ni de cette terrible déchirure le rongeant telle une tumeur. Une gangrène, l’empêchant de vivre comme les autres, de penser à lui, le fragilisant encore plus qu’il ne l’était et éradiquant tout espoir d’être heureux un jour. Ou du moins, de concevoir le bonheur tel qu’il le souhaitait au fond de lui. Il lui resta longtemps des séquelles. Les migraines qui le frappaient tels des guerriers à l’assaut de sa tour d’ivoire devenaient de plus en plus insupportables, mais il souffrait en silence. Il ne voulait pas montrer son désarroi ; ne voulait pas impliquer ces gens qu’il appréciait et qui tentaient de panser ses plaies en lui démontrant que tous les pères ne ressemblaient pas au sien. Il termina ses études tant bien que mal, évita ses collègues de classes malgré les invitations et l’attention qu’on lui porta. Il se terra tel un lépreux, certain que la vie sous terre était bien plus supportable qu’à la lumière. En tous les cas, les regards ne le brûlaient plus. Enfermé le plus souvent chez ses parents adoptifs, Arnaud tentait de faire bonne figure, mais une telle faille était trop profonde pour être cachée. Malgré son humeur taciturne, son renfermement et son statut de solitaire, Arnaud n’en demeurait pas moins un jeune homme ne laissant pas indifférentes les quelques personnes qu’il croisait. Comme ce garçon, lors des vacances d’été à Bordeaux. C’est là qu’il vécut ses premiers émois. Il contempla ses formes, le soleil ornait d’un safran uniforme ses courbes chaudes l’invitant à les frôler, à les caresser, mais ses doigts gourds et tremblants ne savaient comment faire. La main de cet éphèbe à la beauté méchante agrippa ses doigts et les posa délicatement sur ses reins, un regard mutin et espiègle sur sa figure auréolée d’un charme ensorceleur. Le sourire goguenard qu’il laissa apparaître sur son visage d’ange invita Arnaud à se servir, à le piller sans ménagement, à se rassasier de baisers et à goûter cette peau dorée à la délicate fragrance de sable chaud.

S’il fut comblé par toutes les attentions de ce compagnon d’été, il n’en restait pas moins maladroit et effrayé à l’idée que ses mains puissent blesser cet amant au si bon goût. Il les avait vues à l’œuvre et n’avait jamais rien appris d’autre qu’à recevoir des coups aussi, tout cet amour, toutes ces caresses sustentant ses rêves les plus improbables ne faisaient qu’accroître l’étrange malaise et la bien désagréable certitude d’être un imposteur au pays des câlins et de la béatitude. Un trouble fort embêtant qu’il lui faudrait régler s’il voulait prétendre un jour à l’amour.



            Les années passant, Arnaud ne chercha pas les rencontres. Il fuyait plutôt les endroits où elles étaient plausibles de se réaliser. Mais le hasard le rattrapait de temps à autre et lui permettait de partager quelques moments d’intimité avec le plus souvent, un garçon affectionnant tout particulièrement le déni et la domination. L’image que ces amants de passage lui renvoyaient n’était guère pour le rassurer et lui faire gagner de la confiance en soi. Non, décidément Arnaud ne serait jamais perçu que comme celui capable de rudesse, prêt à rosser et à brimer. Lorsque sous la lumière douce de l’antre de ces querelleurs son ombre se reflétait sur le mur, Arnaud ne voyait pas les caresses que ses mains léguaient délicatement, non. Il voyait l’ombre s’agrippant au cou d’un démon et se transposant dans ces moments sensés tutoyer le bonheur et la légèreté. Cette image le hantait et le hanterait à jamais, il le savait. Jamais il ne pourrait connaître le bien-être d’une relation heureuse et épanouie. Toujours, il casserait ce même bonheur, certain au plus profond de ses entrailles, qu’il n’en est pas digne.

Devant ce constat irrévocable, Arnaud trouva le seul réconfort qui lui sembla à même de l’aider. Il se mit à consommer de plus en plus d’alcool. Il en éprouvait le besoin, ayant toujours plus de peine à se regarder dans un miroir et à s’accepter tel qu’il était. Chaque fois que sa route croisait celle d’un autre garçon, il buvait encore plus. Il ne pouvait pas vivre un seul rancard sans consommer de l’alcool.

Arnaud n’arrivait pas à panser ses plaies. Elles suppuraient méchamment sans qu’il ne trouve la panacée. Il était horrifié à l’idée d’éprouver de l’amour envers quelqu’un. Terrifié à l’idée d’être heureux, d’être gorgé de désir… Il lui parut être vide. Vide de toute substance et la vie prit soudain une étrange couleur. Il réalisa combien les coups endurés même s’il avait encore quelques cicatrices ici et là n’étaient rien face aux mots cinglants que son père lui lança durant sa jeunesse. Les mots qui, même s’ils sont du vent, même s’ils paraissent légers, s’immiscent jusque sous les pores, envenimant les artères et rongeant avec fringale l'intime telle une tumeur maligne. Oui, Arnaud réalisa combien les mots étaient puissants, combien ils étaient violents et tranchants. Combien ils étaient dévastateurs et dommageables. Combien l’encoche qu’ils foraient et lancée obstinément était profonde ! Une marque indélébile que jamais il ne pourrait effacer de sa mémoire.

Malgré ses efforts, malgré quelques amis sur qui compter et lui souhaitant d’être le plus heureux des hommes, Arnaud n’arrivait pas à accueillir en lui cette idée de devenir un bienheureux. Pour lui, cela restait de la folie furieuse et surtout, une émotion capable de l’irradier. De le désintégrer. Aucun amant ne réussit à l’aimer vraiment, à adoucir ses rêves et souffler sur ses plaies afin de le soulager ; aucun ne combla ses manques et ne calma sa colère grondant en lui tel un orage. Faire semblant n’était pas sa vertu, vivre pour vivre, une souffrance de tous les instants, aussi décida-t-il de raccourcir son voyage.


           

            Il n’avait jamais vu la mer de toute sa vie lorsqu’il arriva dans les calanques de Marseille. Mais il avait choyé le souhait de s’y baigner même s’il ne savait pas nager. Il lui sembla que c’était le bon moment pour y aller. Il en ressentit le besoin. Un besoin presque maladif, viscéral, en tous les cas, curatif pour se sentir enfin soulagé du poids qu’il portait. Un fardeau dont il n’arrivait pas à se départir et l’écrasant à chaque inspiration que son corps lui faisait prendre. Aussi grimpa-t-il sur les falaises en contemplant le vide. L’eau se teintait d’un vert émeraude et d’une transparence le laissant admiratif. Il écouta les vagues, le doux cliquetis qu’elles produisaient en s’écrasant gentiment contre la roche granitique. Il observa les bateaux, regarda tout autour de lui afin d’être certain d’être seul dans cet endroit sublime que la lumière savait baigner d’un éclat chatoyant.

Il contempla les quelques rochers essuyant l’écume et l’assaut de mollusques, inspira profondément en humant la bonne odeur des pins l’encerclant tout autour de lui, avant de descendre sereinement vers le bord de l’eau.

Il enleva son sweat, son jean et ses chaussettes qu’il posa délicatement à côté de lui, plongea un orteil dans l’eau fraîche du mois d’avril, insuffla profondément en laissant son regard se noyer dans le bleu du ciel tout en glissant dans ce liquide salé qu’il goûta, avec amusement. Il avait toujours mis en doute ceux qui certifiaient que l’on pouvait flotter dans l’eau salée, que c’était une très agréable sensation, une ouverture au monde sous-marin. Un peu comme lorsqu’on est dans le ventre de sa mère. Et alors qu’il était entré dans cette eau pour en finir avec la vie, il se mit inconsciemment sur le dos, se laissa bercer par le courant, hypnotisé par un ciel bleu entêtant, et comprit qu’ils avaient raison. Il écouta le silence, avant de fermer ses paupières pour apprécier cet instant de sérénité en n’ayant de pensée que pour celui, l’ayant si bien désaimé.

Il remercia cette mère adoptive, apaisante et réconfortante : cette mer si bleue si belle, et s’en remit à elle en se disant que c’était là sa vraie naissance. Il battit des bras cet étrange liquide le suspendant au ciel et l’invitant à épouser des lendemains heureux plutôt que de se noyer, malheureux.

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